Famille Cyrillus, je te hais

Dîner sympa, restaurant chic, éclairage à la bougie.

Apéro tranquille, couple apaisé, femme souriante et à l’écoute. Echanges sur cette lente montée vers une nouvelle complicité, mari ouvert qui confie son nouvel appétit de vivre, ses envies.

Appétit gentil pour une belle carte, service soigné, coupes de champagne, bulles légères.

Il est tôt, les convives ne se pressent pas encore, faune chic mais décontractée d’avant saison, jeunes couples, retraités aisés. Non loin de nous se constitue une grande table, 8 personnes de tous âges confondus.

Ils sont tous là : grand-mère et père, parents, enfants grands ou moins, un petit, ils sont beaux et soignés, calmes et souriants, détendus, se parlent avec affection. Ils sont différents mais semblables, même pas complémentaires, ils sont eux-mêmes, de loin je sais repérer les ambiances. Notre babil s’interrompt, d’un regard, nous partageons le même sentiment, avec force.

L’envie, ce 7e péché capital.

L’envie, la vraie. Pas la jalousie, pas le besoin, nannnnn, le manque, le vrai, celui qui peut mener au crime, au vol, à la torture. Sentiment partagé, communion dans la peine et la parole échangée franchement, dégoiser sur cette famille au poil que nous ne connaissons pas et qui ne nous a rien fait.

Ils sont comme vous pouvez les imaginer, humains avec leur bons et moins bons côtés, leur grandeur et leurs petitesses. Nous ne les connaitrons pas, ils endosserons simplement ce soir le rôle le plus ignoble, celui de servir de paratonnerre à notre deuil.

Deuil de famille Cyrillus.

Deuil d’image d’Epinal.

Deuil de réunion de famille normale.

Deuil de bienveillance des aînés.

Deuil de moment partagé en générations mélées.

Deuil d’attentions individuelles.

Deuil de sourires, de complicité, de joie simple.

Deuil d’enfants chéris ou admirés, stimulés et encouragés par les anciens.

J’inaugure mon premier festin lacrymal ce soir. Cette famille sera mon point de départ, non plus pour dérouler une liste conn(u)e de reproches amers ou de regrets, de demandes stupides. C’est évacué depuis peu, traité, élagué, nous sommes tombés d’accord sur notre “ça serait bien si…” sans s’empêtrer de détails. Plus de cadre, ou alors souple et adaptable, moins de tabous, aux chiottes les yaka fokon (autre histoire).

Non, ce soir j’oublierai les côtés obscurs des relations intrafamiliales. Cette famille Cyrillus a aussi son arrière cour, ses merdes à gérer. Je les mets de côté, je vois le brillant, le bon, le bonheur reflété par l’apparence, les cœurs qui se livrent dans les sourires, les alliances réussies, les attachements chaleureux, la fusion tribale, la cohésion généralisée, le rêve sous nos yeux matérialisé…

Si je commence à pleurer ce soir, car notre haine envieuse n’aura été que de bien courte durée, c’est parce que je sais que c’est irrémédiablement mort. Ce soir, c’est diner d’après cimetière, tu me repasses les mouchoirs ?

Je sais maintenant pourquoi cette dépression, au moins un des pourquoi.

J’ai faim de ce tableau de famille, de ces moments.

Mais ils ne sont plus pour moi.

J’ai mis ça de côté avec soin pendant 5 ans.

Je l’avais déjà dit mais jamais pleuré.

J’étais dans la lutte pour protéger ma fille.

J’étais dans le détail sordide alors que le tableau m’échappait.

J’étais dans la colère, elle masquait ma peine.

J’étais dans un espoir fou, il s’est révélé une impasse.

Cette faim de famille reconstituée me taraudait sournoisement.

J’avais préféré oublier TOUTE faim.

Fermer toutes les parenthèses.

Ce soir j’ouvre les vannes, ma peine n’a plus de mesure, on vide. Je pleure dignement, je suis droit, je parle et j’explique, je mets des mots. Je m’autorise la pure tristesse, individuelle, personnelle… Je tiens une des clés et ne la lâche plus. J’ouvre et vide et retourne cette valise que je trimballais.

Comment pouvais-je envisager le présent et l’avenir alors que je désirais si fort le partager avec mes parents ?

Mes désirs sont revenus, en masse. Dure épreuve de la réalité aussi, je pense à la belle voiture télécommandée, brillante et rapide, mais qui après quelques tours de roues est déjà crottée ou rayée. Ce n’est pas grave, le plaisir est là. Le cadeau de Noël dont on avait tant révé…

Mais ce désir-là je l’enterre définitivement. C’est mort ce soir, glissez la pierre.

La terre sous mes ongles sera pour mon jardin que vous ne verrez jamais. Je ne vous hais pas, vous n’êtes pas morts. Je pense à vous sans sentiment aucun. C’est notre relation qui est tombée en poussière.

Nous avons passé un excellent dîner, malgré cette haine fugace et ce torrent de larmes.

C’était juste un peu salé.
Mais le chef n’y était pour rien. On reviendra !

~ par medianoches sur 28 avr 2008.

Ecrire un commentaire